Sortir les crayons
Et agir pour soi.
Bonjour vous,
J'ai compris la leçon. Je dois lutter contre mes évidences. Mon énigme, dans la lettre de Noël, me paraissait assez facile pour satisfaire les curieux·se·s et assez épineuse pour rendre votre trouvaille satisfaisante. Résultat : aucun·e d'entre vous n'a trouvé du premier coup, et en réalité une seule personne a trouvé avec un coup de pouce.
En ces temps de crêpes, d'art généré par les IA, de retour au fascisme et de croziflette (je me dis que ça passe mieux avec du fromage fondu), je me demande de plus en plus souvent à quoi bon. À quoi bon poursuivre la rédaction de ce roman entamée en décembre, à quoi bon écrire des blagues qui ne rempliront jamais de zéniths ou des publications qui se noient dans les nuages artificiels en contribuant au réchauffement climatique avec des serveurs trop pleins de nos mises en scènes quotidiennes (pendant que d'anciens camarades d'études, sur Linkedin, ne se posent aucune question, car leur mission de vie est de poursuivre le processus « d'évangélisation de la data au sein des métiers » - si vous aussi vous avez envie de caner en lisant cette phrase, on est ensemble). À quoi bon ? (Oui c’est drama-lama, parfois j’ai la maturité émotionnelle et le niveau de patience du Capitaine Crochet).
Si je mets de côté mon ego démesurément blessé et ce besoin viscéral d'être remarquée (je travaille dessus), je sais au fond que, depuis l'enfance, la création est une étincelle qui m'anime autant qu'un rivage familier qui me réconforte. C'est mon fuel et ma boussole. Qu'il s'agisse de déco, d'histoires ou de dessin, j'ai besoin de penser, créer, fabriquer sans arrêt. C'est pourquoi j'ai eu envie de demander à Alis, illustratrice (la seule qui a su trouver la réponse à mon énigme), pourquoi continuer de créer en temps de crise, selon elle ? Que ce soit à cause d'enjeux macro, dans ce monde qui va mal, ou bien du chaos de nos vies bancales, au fond, à quoi bon ?
Voici sa réponse* :
La création est mon déversoir d'émotions. J'en ai besoin pour vivre. Ne comptez pas sur moi pour une journée sans un crayon à la main. Créer c'est parfois mon moyen de m'évader du monde, parfois de m'y connecter. C'est crier au monde l'amour, et crier à l'aide.
Mais pour être tout à fait honnête, les gens ont tendance à fuir quand on leur dit que « ça ne va pas. » Sur les réseaux, c'est un désabonnement qu'on ne voit pas forcément, mais dans la vraie vie, c'est quelqu'un qui ne vous répond pas, qui ne cherche pas à se renseigner, parce que prendre conscience que la vie va mal, c'est pas marrant. Et les gens préfèrent rire que pleurer.
Je crois que créer est nécessaire, par égoïsme en premier temps, pour soi, et pour informer les gens, ceux qui nous regardent ou nous lisent. La vie n'est pas toujours rose, et c'est important de le dire.
*(J'espère que vous l'avez lu avec en tête la voix de Daniel Berretta pour New York Unité Spéciale, « voici leur histoire tung tung ».)
Merci à Alis d'avoir accepté de participer à cette lettre et poser des mots sur ce sujet, elle qui préfère les images ! Je vous glisse à la fin un lien vers son travail pour que vous la découvriez.
Créer comme une manière de se reconnecter à nos émotions, alors ? De communiquer avec soi et les autres ?
Depuis les cours de philo en terminale avec mon incroyable professeure Madame Senet (Madame, si vous lisez ces lignes : vos cours me manquent et je ne vous ai pas oubliée), je pense à la fonction de l'Art. C'est un sujet que je n'ai pas envie de traiter philosophiquement parce que j'ai ni le bagage ni l'envie de monter dans ce train de réflexion. Aussi, pas de majuscule de mon côté.
La fonction de l’art, j’y pense intimement.
Si je nourris l'envie de mener une vie d'artiste, quelle fonction lui accorder dans ma vie ? Pourquoi et pour quoi faire ?
Je ne cherche pas à politiser tout ce que je crée (même quand j’en pense pas moins). En revanche, ma création est toujours située. Située géographiquement, historiquement, socialement, personnellement. Il en va de même pour ce que je recherche dans les œuvres autour de moi, qu'elles soient picturales, musicales, narratives ou que sais-je encore ? Je recherche avant tout une connexion authentique avec l'artiste à travers ladite œuvre, une conscience de sa situation. Cette connexion passe par le rapport que l'on entretient avec notre passé, certes, mais aussi avec nos émotions. Cette honnête connexion nous joue des tours quand l'artiste se révèle plus tard violent ou transphobe. Il faut accepter d'être déçu·e par celleux qui ont accompagné un bout de nos vies. J'apprends à leur tourner le dos et à passer mon chemin. Et vous ?
Pour être honnête, certaines émotions me font parfois perdre le goût de créer. Par exemple, Instagram déshumanise mon rapport au stand up. La plateforme réveille mes angoisses les plus anciennes : injustice, peur de l'abandon et du rejet. Je vois les autres mettre en scène leur réussite et j'ai l'impression d'être à la traîne, de mener une entreprise sans suite. Le serpent se mord la queue quand, pour un plateau ou un tremplin, le nombre de followers devient un critère tacite. J'adore le montage mais j'ai la flemme de créer LE contenu standupesque instagrammable qui séduira avant même d'avoir atteint le micro. On m'a récemment dit qu'il suffisait de faire des reels des coulisses de ma vie d'artiste avec un bon « hook » pour créer une croissance organique. J’aurais aimé que Hook reste le vilain dans Peter Pan, celui dont la vie perd tout son sens à la disparition de son ennemi et qui doit faire face à l’angoisse du temps qui passe, angoisse représentée par un crocodile horloger.
Est-ce comme ça qu'on devient dépassé·e ? Quand la lassitude prend le pas sur la curiosité ? Est-ce que je me boomerise ou bien j'entre en résistance ?
Ce refus de surproduire sur Instagram pour me réfugier ici : est-ce une tentative d'évitement ou « le symbole de mon individualité et de ma liberté personnelle » ?
Peut-être que je devrais m'acheter une veste en python pour me reconnecter à mes émotions. D'ici là, je reverrais bien Sailor et Lula de David Lynch, et peut-être un jour, qui sait, ses classes sur la création.
En matière de création, je sais que j’avance. Je sais que c’est trop lent à mon goût et que je rage encore de frustration et de jalousie. Je sais que cet élan épistolaire n'est ni très utile, ni très clair ou instructif mais il me fait du bien. La preuve en est : depuis quelques temps, je me suis remise à dessiner pour moi. Et quand je dessine, contrairement à l'écriture, je ne me demande pas à quoi bon. J'oublie tout pendant des heures et je retrouve l'enfant qui adorait sortir ses crayons.
Je vous remercie d’avoir lu jusqu’ici. En cadeau, je vous invite à lire le petit livre Connexion de Kae Tempest. C'est le même thème, pas le même traitement, et c'est si inspirant !
Je vous souhaite de trouver ce qui vous fait sortir les crayons, et, d'ici là, allez donner de l'amour à Alis sur son compte d’illustratrice !
Bisous et à la prochaine.
PS : Si la curiosité vous démange, je partage certains dessins par ici. C'est en anglais parce que je me la pète (et espère secrètement faire un jour la première partie de Kae Tempest)




